Le Centre des Arts Urbains à Toulouse émane de deux co-fondateurs : Karim et Rachida. Aujourd'hui, nous rencontrons Karim. Suivez-nous dans la découverte de ce lieu chaleureux.

©Centre des Arts Urbains

©Centre des Arts Urbains

Karim, peux tu nous parler de l’association ?

Nous avons mis en place cette structure en 2007. Cette idée est née de nos parcours personnels. Rachida est issue de la danse et moi du rap, de l’ingé son et de la technique.
Nous avons décidé de créer le Centre des Arts Urbains pour permettre aux jeunes de participer à des ateliers qu’ils n’avaient pas dans le quartier. 

Nous avons mené ces ateliers dans une dynamique pédagogique et non de consumérisme. La transmission des savoirs est très importante pour nous et nous nous devions de transmettre ce que l’on nous avait appris. C’est cela qui nous a sauvé de la “mouise des quartiers”. Et si ça nous a aidé nous, ça peut aider énormément de monde.

 

Ce que l’on n'a pas dit, c’est que le centre se situe dans le sud-ouest de Toulouse et donc pas forcément dans un quartier très favorisé. De fait, tout votre travail consiste à aider les jeunes à ne pas tomber dans certains travers que l’on voit trop aujourd’hui ?

C’est exactement ça. Nous sommes dans le quartier du Mirail, à la Faourette. Ce sont des quartiers très défavorisés, carrément laissés à l’abandon. On peut voir quelques rénovations urbaines, mais comme le disait IAM dans une chanson : “c’est juste la même merde derrière une couche de peinture”. 

C’est pour cela qu’on a mis en place cette structure. Parce qu’on en avait besoin. On n'avait que des associations de consommation, de loisirs. C’est bien, il en faut. Mais quand il y en a trop et que tout le monde fait la même chose, les jeunes de familles défavorisées n’ont plus de voie pour leur développement personnel au quotidien, pour s’en sortir par eux-mêmes.

Avec nos ateliers d’écriture [NDLR : de rap], on fait plus de Français que des écritures de musique. Tout ce travail que l’on fait, c’est pour qu’il serve aux jeunes dans leur quotidien.

 

Donc transmission des savoirs, éviter aux jeunes de subir les écueils que vous avez personnellement connus… Peux tu nous parler des petits, des jeunes et des activités que vous leur proposez ?

Nous fonctionnons sur plusieurs axes : les ateliers, les rencontres d’artistes, la production et les concerts. 

Lorsqu’on a commencé, Rachida et moi animions les ateliers. Au fur et à mesure, nous avons permis aux jeunes d’animer ces ateliers. Du coup, ce sont les jeunes qui suivaient nos ateliers qui s’en occupent maintenant. La chaîne de transmission des savoirs est enclenchée par ce mouvement, et ce, dans tous les ateliers. Pour exemple l'atelier de danse est aujourd'hui animé par Émilie Antwi, qui a elle-même suivi l’atelier durant quelques années.

Ensuite, dès qu’on repère un jeune qui a “quelque chose”, on lui produit son premier projet. Que ce soit dans la danse, dans la musique… pour qu’ils comprennent ce qu’il se passe dans le milieu administratif, technique, logistique etc. Ensuite, si c’est vraiment leur voie, ils pourront produire eux-même le projet suivant en indépendant et non plus sous notre tutelle.

Il n’est pas question pour nous de mettre sous notre coupe des jeunes rappeurs, danseurs etc. Nous ne sommes pas là pour ça, mais pour être la structure sur laquelle ils peuvent s’appuyer quand ils en ont besoin pour mener à bien leurs projets (mise à disposition de salle, leur trouver quelques dates par exemple).

On n'est pas là pour être un label de production.

 

Dans les jeunes de cette première génération, est-ce qu’aujourd’hui il y en a qui sont un petit peu connus ?

Il y a Denfima, qui est sur Toulouse et qui va jouer sur les Francofolies de La Rochelle.

Il y en a pas mal à qui on a donné un coup de pouce, mais on ne considère pas qu’ils en sont là grâce à nous. C'est pour cela que je ne citerai pas les plus connus. Ils ont su saisir leur chance et c’est à eux de bosser maintenant.

 

Toute cette activité demande beaucoup d’énergie, nous avez des bénévoles ?

Oui effectivement, et nous tenons à remercier tous les bénévoles qui nous aident, tous les gens qui nous soutiennent et bien sûr notre président, présent depuis le début.

Je ne vous cache pas que c’est épuisant. Mais c’est pas notre travail au sein du Centre des Arts Urbains qui l’est. Ce sont les difficultés que l’on trouve sur notre chemin.

C’est quelque chose qu’à ce jour on n’arrive toujours pas à comprendre, même après 10 ans sur le terrain avec notre propre structure.

Mais nos jeunes on les kiffe grave et ce qu’on fait ce n’est plus du travail. Quand on aime ce que l’on fait, on ne voit ni la dureté, ni le temps passé, ni rien du tout. 

Le problème, c’est que nous proposons des projets aux institutions mais certains de nos interlocuteurs (souvent des élus ou des techniciens) veulent seulement briller et non soutenir des projets innovants et originaux qui pourraient faire avancer tout le monde.

 

 

©Centre des Arts Urbains

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Est ce que les ateliers sont payants pour tous ces jeunes ? 

 

Nous avons en effet une facturation. Au tout début les ateliers étaient gratuits pour tous et ouverts à tous.

 

Mais certaines personnes nous ont obligés à faire payer la participation aux ateliers au prétexte que la gratuité n’était pas acceptable. Mais nous ne faisons pas la même analyse, parce que si nous touchons des subventions, c’est qu’elles sont payées par les impôts des habitants. Et faire payer un atelier c’est clairement un double impôt. Nous avons des difficultés à faire entendre cela à certains de nos partenaires.

Le coût est donc de 65 euros l’année, pour tous les ateliers. Mais cela pose énormément de problèmes pour beaucoup de familles. Pour vous dire à quel point cela peut gêner certains foyers, on ouvre les ateliers d’octobre à juin, et nous permettons aux familles de nous payer en plusieurs versements étalés sur toute cette période. 

Tout le reste est à notre charge. C’est donc avec les concerts que l’on organise, que l’on dégage un peu d’argent que l’on ré-injecte dans nos ateliers et autres projets.

 

Finalement c’est double peine : vous organisez ces ateliers, vous aidez ces enfants, et dans le même temps vous devez avoir un système d’organisation de concerts pour pouvoir financer ces ateliers. C’est bien cela ?

C’est ça, et c’est énorme comme organisation, d’autant qu’on bosse à côté, parce qu’il faut bien vivre et payer nos propres factures. 

©Centre des Arts Urbains

©Centre des Arts Urbains

Quels sont vos prochains projets ?

Pour 2017, on a déjà soutenu une association, Izards Attitude, et mis en place une première “Dictée des Cités” sur le quartier des Izards en mai dernier. Nous essayons actuellement de la réitérer sur le quartier de la Faourette. Mais c’est très compliqué. Certains services municipaux viennent de nous faire savoir que nous n’aurons jamais accès au gymnase de la Faourette pour cette manifestation et que ce n'était pas à nous d'organiser ce genre d’action... Sachant que nous avons mené 2 éditions de la “Dictée des Cités” et une édition du "Quiz de France". Pour tant nous avons reçu plusieurs correspondances de Mr le Maire nous félicitant de ces actions culturelles. Le service des sports nous explique qu’il s’agit d’un problème de disponibilité mais "en off" le responsable m'a dit qu’il ne voulait pas de dictée dans son gymnase.
C’est incompréhensible.

Nous voulons aussi organiser un tremplin musical le 1er et le 2 décembre 2017 sous forme d’un grand concert d’artistes indépendants, au Metronum.

 

Je peux être un peu "violente" dans mes propos ? Est-ce que tu penses que tout ceci vient de fait que vous êtes dans un quartier essentiellement maghrébin ?

Il n’y a pas que ça. Cela dépend surtout la personne qui porte le projet. 

Dans l’association il y a beaucoup de jeunes bénévoles des quartiers. Certains en sont sortis, d’autres non, mais on vient tous de là. On a, pour la plupart, eu une adolescence un peu turbulente car on se cherchait comme tous les jeunes, même ceux des milieux les plus aisés. Et il est difficile pour certaines personnes de voir qu’on a grandi et trouvé notre voie. Ils pensent que nous jouons au "grand frère" mais ils se trompent. L’époque du grand frère est révolue. Les jeunes n’écoutent plus qu'eux mêmes et n'ont plus confiance dans les associations dites "d'insertion et de préventions". Ils se cherchent comme nous nous sommes cherchés. Par le biais de la culture pratiquement tous peuvent trouver leur voie.

Je vais être aussi un peu "violent", mais voilà ce qu’on m’a dit mot pour mot : “tant que vous restez entre vous, on ne vous aidera pas. On veut quelqu’un de l’extérieur avec vous”. Mais je veux pas préciser qui.

©Alex Peuch

©Alex Peuch

C'est respectable. Et en 2018, vos projets ?

Nous envisageons un évènement autour de la fête des femmes, avec un plateau concert uniquement féminin.

Nous retrouverons aussi la dictée, un autre concert, deux albums à faire pour les jeunes et une création pour les danseuses.

C’est énorme et on ne compte pas nos heures. En ce moment, personnellement, je suis en CAE à 650 euros par mois et je n’ai aucune autre aide à côté. C’est difficile, mais cette passion me donne l’impression de faire quelque chose de bien et rien ne pourra m’empêcher de continuer.

 

Nos lecteurs sont d’un petit peu partout, mais beaucoup résident à Toulouse. Y a-t-il quelque chose que tu as envie de leur dire ?

Venez nous découvrir, nous et ce qu’on fait. On va faire tomber tous les clichés que vous pouvez avoir sur les quartiers. C’est aussi notre but d’ailleurs.

Moi je suis natif de la Faourette. J’ai vécu ici toute ma vie (j’ai 34 ans) et je suis passé par toutes les associations du quartier. Je connais pratiquement tout le monde. J’ai vu tous les petits grandir. Je peux vous assurer qu’on va droit dans le mur et que ça va être très très difficile pour nous tous. Parce que la France a manqué son investissement, elle a voulu mettre l’Humain (les enfants issus de l'immigration maghrébine) de côté, oubliant que les gens grandissent, sont toujours là et, surtout, réfléchissent. 

Ce n’est pas une question de niveau scolaire ou quoi que ce soit. Quand on veut se former on le peut. Il s'agit juste d’une étiquette. Parce que quelqu’un qui arrête l’école c’est peut-être que le type d’enseignement ne lui convient pas, qu’une autre voie l'attire, dans laquelle il sera valorisé. Si je prends mon exemple, jai arrêté l'école en 3e et j’ai recommencé à me former plus tard.

Il ne faut pas se mettre de barrières et de freins à soi-même en se disant “Je viens d’ici donc c'est mort”. Ce n’est pas dans ma conception des choses. Au contraire, plus tu me mettras de bâtons dans les roues et plus je m’obstinerai si je suis convaincu du bienfait de mon projet.

Il faut vivre ensemble. Apprendre à se connaître et à échanger. De toutes façons on est tous ensemble tous les jours.

À ce sujet, j'ai une petite anecdote. Jeunes, on s'amusait en bas d'un bâtiment (non HLM) et la concierge ne voulait pas que nous restions là. Elle faisait tout ce qu’elle pouvait : elle nous aspergeait d’eau, elle appelait la police et elle allait même jusqu’à se battre avec des jeunes. Plus tard, je me suis installé dans ce bâtiment. Elle s’est tout suite opposée à mon emménagement. Ensuite elle est venue à la première édition de la “Dictée des Cités”. Quand elle en est sortie, elle est venue me voir pour me féliciter et elle m’a dit : "je n’aurais jamais imaginé que vous vous occupiez d’une structure et que vous proposiez de telles actions pour les jeunes. J’ai beaucoup aimé, j’ai passé une superbe après-midi et je vous en remercie."

Aujourd'hui elle ne veut plus que je déménage et on s’apprécie beaucoup.

Les habitants des quartiers sont une plus-value, il faut arrêter de les considérer comme une charge pour la société.

 

Merci MADDY mag pour l’intérêt que vous nous portez.

 

 

Photos : Alex Peuch | facebook

Interview : So Peuch | facebook

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